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Harkis. Honneur. Histoire, les 3H

Conférence 3H "Au Soleil des deux Rives" 7 juin 2015

Publié le mercredi 17 juin 2015

Conférence 3 H, conférenciers : Jean-Michel NOGUEROLES, Nasser SAHOUR

CONFERENCE DU 7 JUIN 2015 HARKIS HONNEUR HISTOIRE DE GAULLE : LES MOTS DITS ET LE NON DIT ! Jean-Michel NOGUEROLES, Nasser SAHOUR 1 : DE GAULLE A-T-IL VERITABLEMENT PROMIS QU’IL METTRAIT EN ŒUVRE UNE SOLUTION FRANCAISE POUR L’ALGERIE ? Oui et je m’appuie pour l’affirmer quasi exclusivement sur les discours et les écrits du Général De Gaulle.

Alger – 4 juin 1958 : « (…) la France considère que, dans toute l’Algérie, il n’y a qu’une seule catégorie d’habitants : il n’y a que des français à part entière -, des français à part entière, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. (…) Français à part entière, dans un seul et même collège ! Nous allons le montrer pas plus tard que dans trois mois, dans l’occasion solennelle où tous les français, y compris les 10 millions de français d’Algérie, auront à décider de leur propre destin. Pour ces 10 millions de français, leurs suffrages compteront autant que les suffrages de tous les autres. Ils auront à désigner, à élire, je le répète, en un seul collège, leurs représentants pour les pouvoirs publics, comme le feront tous les autres français (...) ». Ce discours annonce clairement l’initiation d’une politique de rénovation de l’Algérie dans le cadre de la République française. Et les paroles du Général De Gaulle ne sont pas restées lettres mortes. Elles se sont traduites par des décisions et des actes immédiats que le Gouvernement a mis en œuvre dans les mois qui ont suivi, en particulier :
- en mettant fin au statut d’inspiration coloniale du double collège électoral qui faisait une distinction entre les citoyens de statut de droit commun et ceux de statut de droit local (musulman) ; et
- en mettant en œuvre le plan de développement économique et social dit de Constantine (défini le 3 octobre 1958) : soit plus de 200 milliards de francs par an en matière d’investissements dans des infrastructures et en vue du développement (notamment pour l’éducation) de l’Algérie, avec un objectif politique affiché, celui de faire accéder les élites de la communauté musulmane à des postes à responsabilité dans les plus brefs délais. Concomitamment au plan de Constantine, dont la mise en œuvre a été confiée au Délégué général du gouvernement Paul Delouvrier, il est à noter qu’une nouvelle stratégie militaire a été mise en œuvre par le nouveau Général en chef interarmées Maurice Challe (baptisée « plan Challe »). A cet effet, un nombre plus grand de Harkis, de Moghaznis, de GMPR et de groupes civils d’auto-défense ont été recrutés ou constitués (dont le nombre total passe d’environ 60.000 en 1958 à plus de 200.000 vers 1959-1960). On peut dire, en effet, que les discours de juin 1958 n’ouvrent pas clairement la voie à une solution politique particulière : il ne choisit pas entre intégration et fédéralisme dans le cadre de la République française. Mais il en ressort clairement que la solution politique qui sera mise en œuvre le sera dans le cadre de la République française. Le projet Gaullien de la « Paix des braves » et l’évolution annoncée de l’Algérie dans le cadre démocratique et républicain français Pour mettre un terme à la guerre, au-delà du plan Challe, le nouveau chef de l’Etat (désormais élu Président de la République) propose, aux combattants du FLN, la « Paix des braves » dans sa conférence de presse du 23 octobre 1958. Mais il évoque aussi à cette occasion une ébauche de solution politique future pour l’Algérie dans le prolongement des discours de juin 1958 (extraits) : « Que vienne la paix des braves et je suis sûr que les haines iront en s’effaçant. ! (…) (…) le destin politique de l’Algérie est en Algérie même. Ce n’est pas parce que l’on fait tirer des coups de fusils que l’on a le droit d’en disposer. Quand la voie démocratique est ouverte, quand les citoyens ont la possibilité d’exprimer leur volonté, il n’y en a pas d’autre qui soit acceptable. Or cette voie est ouverte en Algérie. Le référendum a eu lieu (sur la constitution de la cinquième république). Il y aura en novembre des élections législatives. Il y aura, en mars, les élections des conseils municipaux. Il y aura, au mois d’avril, l’élection des sénateurs. Que sera la suite ? C’est une affaire d’évolution. (…) Je crois, comme je l’ai déjà dit, que les solutions futures auront pour base, c’est la nature des choses, la personnalité courageuse de l’Algérie et son association étroite avec la métropole française. (…) » Il ressort clairement de cet extrait du discours que le Général De Gaulle considère que la mise en œuvre de toute évolution politique nouvelle de l’Algérie devra se faire dans le cadre démocratique de la République française. Il y évoque néanmoins une ébauche de solution politique à venir : la reconnaissance de la personnalité courageuse de l’Algérie et son association étroite avec la métropole française (à cette occasion, il ne dit pas la France mais la « métropole française, ce qui sous-entend que l’Algérie fera toujours partie intégrante de la France).

  2 : EN ANNONCANT L’AUTODETERMINATION EN SEPTEMBRE 1959, DE GAULLE A-T-IL REMIS EN CAUSE TOUTE SOLUTION POLITIQUE FRANCAISE POUR L’ALGERIE ? Contrairement à une idée reçue, je ne le pense pas… bien au contraire ! Dans son discours radiotélévisé du 16 septembre 1959, le Général De Gaulle décide d’énoncer encore plus clairement sa politique à l’égard de l’évolution et de la rénovation de l’Algérie, en invoquant le principe de l’autodétermination (déjà sous-entendu dans son discours d’octobre 1958). A cette occasion, il évoque aussi trois solutions politiques possibles pour l’Algérie (extraits) : « Grâce au progrès de la pacification, au progrès démocratique, au progrès social, on peut maintenant envisager le jour où les hommes et les femmes qui habitent l’Algérie seront en mesure de décider de leur destin, une fois pour toutes, librement, en connaissance de cause. Compte tenu de toutes les données, algériennes, nationales et internationales, je considère comme nécessaire que ce recours à l’autodétermination soit, dès aujourd’hui proclamé. (…) je m’engage à demander, d’une part aux algériens, dans leurs douze départements, ce qu’ils veulent être en définitive et, d’autre part, à tous les français d’entériner ce que sera ce choix. Naturellement la question sera posée aux algériens en tant qu’individus. Car, depuis que le monde est monde, il n’y a jamais eu d’unité ni, à plus forte raison, de souveraineté algérienne. (…) Ou bien : la sécession, où certains croient trouver l’indépendance. La France quitterait alors les algériens qui exprimeraient la volonté de se séparer d’elle. (…) Je suis, pour ma part, convaincu qu’un tel aboutissement serait invraisemblable et désastreux. L’Algérie étant actuellement ce qu’elle est, et le monde ce que nous savons, la sécession entraînerait une misère épouvantable, un affreux chaos politique, l’égorgement généralisé et, bientôt, la dictature belliqueuse des communistes. (…) Il va de soi que, dans cette hypothèse, ceux des algériens de toutes origines qui voudraient rester français le resteraient de toutes façons et que la France réaliserait, si cela était nécessaire, leur regroupement et leur établissement. (…) Ou bien : la francisation complète telle qu’elle est impliquée dans l’égalité des droits (…) (les algériens) bénéficiant, en matière de traitements, de salaires, de sécurité sociale, d’instruction, de formation professionnelle, de toutes les dispositions prévues pour la métropole ; résidant et travaillant où bon leur semble sur toute l’étendue du territoire de la République (…) Ou bien : le gouvernement des algériens par les algériens, appuyé sur l’aide de la France et en union étroite avec elle, pour l’économie, l’enseignement, la défense et les relations extérieures. Dans ce cas, le régime intérieur de l’Algérie devrait être de type fédéral afin que les communautés diverses françaises, arabes, kabyles, mozabites, etc., qui cohabitent dans le pays, y trouvent des garanties quant à leur vie propre et un cadre pour leur coopération. (…) ( …) quel peut être le sens de l’insurrection ? Si ceux qui la dirigent revendiquent pour les algériens le droit de disposer d’eux-mêmes, et bien ! Toutes les voies sont ouvertes. Si les insurgés craignent qu’en cessant la lutte, ils soient livrés à la justice, il ne tient qu’à eux de régler avec les autorités les conditions de leur libre retour comme je l’ai proposé en offrant la paix des braves. (…) » Ce discours est fondamental et il a fait couler beaucoup d’encre. Certains croient même voir dans ce discours une rupture annoncée, une évolution substantielle de la politique algérienne, qui conduirait à condamner toute évolution politique possible de l’Algérie dans le cadre de la République française. Pour certains, ce discours serait emblématique d’un changement de politique initié, sous la pression internationale, qui conduirait inéluctablement à l’indépendance de l’Algérie. Cette analyse est, il est vrai, communément admise. Cependant, si on s’en tient strictement à la lettre du discours, et quand on analyse pleinement les mots prononcés, une autre analyse doit être faite ! Car contrairement à une autre idée reçue, force est de constater que ce discours va bien dans le sens des précédents discours : en allant plus loin dans le détail de la définition des contours d’une solution politique pour l’Algérie. En effet, De Gaulle évoque, dans ce discours clé, trois solutions politiques, mais comme pour mieux en discréditer deux et en promouvoir une.
- La sécession dans laquelle, dit-il, « certains croient trouver l’indépendance » qu’il dépeint, de manière tout à fait prémonitoire, comme « une misère épouvantable, un affreux chaos politique, l’égorgement généralisé et bientôt la dictature belliqueuse des communistes ».
- La francisation, à laquelle il ne croit pas (compte tenu de la spécificité de l’Algérie), qu’il décrit, au demeurant, de manière caricaturale comme un alignement, en toute chose, de l’Algérie sur la métropole. Il n’emploie pas, d’ailleurs, le terme « intégration » volontairement, comme pour mieux accentuer le trait. Et enfin, le fédéralisme qu’il décrit, en dernier lieu et de manière très positive, comme le « Gouvernement des algériens par les algériens, appuyé sur l’aide de la France, en union étroite avec elle, pour l’économie, l’enseignement, la défense, les relations extérieures ». Dans ce cas, précise-t-il, « le régime intérieur de l’Algérie devra être de type fédéral ». La solution politique Gaullienne est désormais clairement précisée : il s’agit d’une évolution de l’Algérie vers un statut de type fédéral, dans le cadre de la République française. On sait désormais même ce qui va relever de la compétence de l’Etat fédéral (pour la République française : l’économie, l’enseignement, la défense et les relations extérieurs) et ce qui va relever de la compétence de l’Etat Fédéré (pour l’Algérie : le reste). Ce projet tel qu’il est brièvement décrit par le Général De Gaulle ressemble étrangement au projet fédéral proposé, sous le nom de « Plan Lauriol », par un groupe d’intellectuels algériens (qualifiés de « libéraux ») unis derrière Albert Camus et le professeur Marc Lauriol (plan cité et défendu par Camus dans Actuelle, III – Chronique algérienne – chapitre « Algérie 1958 » paru en juin 1958, pages 207 et suivantes) : Il importe de dire que la grande majorité des européens d’Algérie semblaient désormais prêts à accepter une telle évolution politique. Certes, l’intégration est définitivement écartée mais un régime de type fédéral dans le cadre de la République française, pourquoi pas ? Tant qu’on évite la sécession, le principal est sauf ! Le Général Challe qui sera ensuite le véritable chef de la tentative de putsch en avril 1961, pensait alors que l’autodétermination était le seul moyen politique de faire taire toute critique à l’égard de la France, sur le plan international, et d’asseoir durablement une solution politique démocratique, dans le cadre de la République française, en Algérie (sténographie du procès des Généraux Challe et Zeller – Nouvelles éditions latines, 1961 page 27). Le droit des peuples à disposer d’eux est, en effet, l’un des principes fondamentaux des Nations Unions et il ne pouvait y avoir de solution politique française, durable en Algérie, sans qu’elle soit approuvée par une consultation démocratique des algériens (c’est-dire des habitants de l’Algérie). Le Général Challe, comme d’autres militaires, intellectuels et politiques partisans d’une solution française, pensait que la prise de position du Général De Gaulle à la fois en faveur de l’autodétermination et d’une évolution de type fédéral, était donc la seule que l’on pouvait valablement tenir. Dans une lettre privée écrite par Albert Camus, retrouvée récemment et qu’il avait faite parvenir à une amie, peu de temps après le discours de septembre 1959 (et peu de temps avant son décès), l’auteur exprime être en accord total avec la politique algérienne du Général De Gaulle (bien entendu telle qu’exprimée jusque là : il est décédé le 4 janvier 1960). On est donc loin, là aussi, de l’idée reçue selon laquelle le discours énonciateur du principe d’autodétermination, devait inéluctablement conduire à la sécession / indépendance de l’Algérie. En effet, il n’y a rien dans ce discours de septembre 1959 qui annonce que l’on va livrer l’Algérie à une organisation armée (le FLN) qui va instaurer un régime de parti unique, reconnaissant l’Islam comme religion d’Etat et proclamant un idéal de révolution socialiste (Constitution algérienne de 1963). Bien au contraire, la solution politique que promeut le Général De Gaulle est encore bien française : elle est fédérale mais doit être mise en œuvre dans le cadre de la pluralité démocratique et en union étroite avec la France (prévoyant ainsi un partage de compétences). En cette fin d’année 1959 et en ce début d’année 1960, tout prête légitimement à penser que la solution politique qui sera mise en œuvre en Algérie sera démocratique, républicaine, fédérale et française. Pour tout le monde, elle ne pourra être mise en œuvre que lorsque les combattants du FLN auront accepté de déposer les armes dans le cadre de la « Paix des braves » proposée depuis octobre 1958.

3° : QUAND DE GAULLE A-T-IL VERITABLEMENT ABANDONNE LA MISE EN ŒUVRE D’UNE SOLUTION FRANCAISE ? Le changement de politique date sans doute dans les faits de ce que l’on a appelé l’affaire Si Salah. Cette affaire est probablement le nœud gordien de l’évolution dramatique qui va suivre et qui va conduire jusqu’à la sécession de l’Algérie, avec tout son cortège de meurtres et de crimes, et l’installation d’un régime de parti unique. Mais avant tout, de quoi s’agit-il ? A partir du mois de mars 1960, les chefs de la willaya IV (celle de l’Ouest Algérois) font une offre au Gouvernement français, transmise par le Cadi de Médéa, afin de rencontrer les autorités françaises dans le cadre de la Paix des braves en vue d’une éventuelle reddition. Le Chef de l’Etat va les recevoir en personne dans la nuit du 10 juin à l’Elysée. Constantin Melnik (qui était « conseiller technique » de Michel Debré à Matignon sur les questions de « sécurité et de renseignement ») rapporte dans ses mémoires (« Mille jours à Matignon » - Grasset – 1988, page 201) : « Face à cette offre de ralliement d’une des plus importantes willayas d’Algérie dont l’éventuel aboutissement aurait pu, en faisant tache d’huile, faire basculer le destin de la guerre, les moins doués des opérateurs des services spéciaux auraient, sans avoir, pour autant, l’outrecuidance de garantir le succès, dressé la carte des récifs à éviter, récifs qui furent tous percutés par l’Elysée avec une rare maestria dans le maniement de l’erreur ». Pour le Général Challe, qui dirige l’armée jusqu’à fin mars 1960 et supervise les premiers contacts (cf. déclarations à son procès et « Notre révolte » - Presse de la Cité - 1968), la Willaya IV aurait pu entraîner derrière elle la Willaya III et la Willaya VI, ce qui représentait les trois quarts de la rébellion intérieure. Pour Bernard Tricot (conseiller du Président, « Les sentiers de la Paix » 1972), la Willaya IV pensait faire participer à ce mouvement la Willaya II (sud algérois) et une partie de la Willaya V (région d’Oran). Une telle reddition aurait eu un effet considérable. Surtout quand on a bien à l’esprit le rapport des forces à l’intérieur de l’Algérie en ce mois de mars 1960 : environ 9.000 à 10.000 combattants du côté du FLN de l’intérieur contre plus de 200.000 combattants musulmans (harkis, moghaznis, groupes d’auto-défenses etc.) engagés du côté français, outre l’armée française proprement dite. Et encore une fois, le succès de cette reddition supposait une fracture au sein du FLN entre les combattants de l’intérieur et les autres : ceux de l’extérieur (GPRA et ALN). C’est pour cela qu’il fallait évidemment encourager une telle fracture sinon l’organiser… et non pas la dissuader, en légitimant le GPRA ! Aussi, l’analyse de Constantin Melnik (qui dirigera plus tard les services secrets français) sur la probabilité de l’effet tache d’huile et de la fin des combats, en cas de succès de cette reddition, est certainement fondée. Michel Debré rapporte, dans ses mémoires l’épisode (« Gouverner » T3 – Albin Michel – 1988, pages 251-253) : « La décision est prise. Si Salah (le commandant), avec Si Mohammed (son adjoint militaire) et Si Lakhdar (son adjoint politique) qui l’accompagnent, prennent un avion militaire. (…) L’entretien avec le Général De Gaulle a lieu le 10 juin (la nuit à l’Elysée). Tricot (le conseiller du Président) et Mathon (le lieutenant-colonel en charge de cette opération) sont présents (…). Lakhdar est le principal orateur. Le Général résume ses déclarations de septembre 1959 (…) Les armes seront donc déposées par les combattants dans un endroit convenu d’un commun accord. (…) Le 11 juin, nos interlocuteurs émus, satisfaits de l’entretien et semble-t-il même, réconfortés, repartent accompagnés de Tricot et de Mathon. Si Salah déclare qu’il veut se rendre en Kabylie et, dans l’attente d’un prochain rendez-vous, souhaite disposer de facilités pour rencontrer le maximum de combattants des autres willayas. (…) » Les déplacements du commandant Si Salah seront ainsi facilités, notamment en Kabylie. Cependant, et en dépit de tout bon sens commun, le Général De Gaulle lance un appel solennel à la radio le 14 juin 1960 aux fins de convaincre le GPRA de participer directement à une négociation avec le gouvernement français. Alors même que la reddition des combattants de l’intérieur (qui était encore incertaine au moment de l’appel) était basée sur une fracture au sein du FLN (entre les combattants de l’intérieur et les autres), le Général De Gaulle, par cet appel au GPRA (qui s’était autoproclamé), semble légitimer l’autorité de ce dernier sur l’ensemble du FLN et le reconnaître comme l’interlocuteur unique et représentatif du peuple algérien. Le résultat ne se fait pas attendre. A son retour de Kabylie, Si Salah est arrêté par son propre adjoint, Si Mohammed, qui a semble-t-il changé d’avis (après l’appel au GPRA). Une purge est déclenchée parmi les cadres de la willaya IV afin de punir les « traitres ». Le sort de Si Salah prête ensuite à controverse (abattu par un commando de chasse de l’armée française un an plus tard lors de son transfert par le FLN ou fusillé par le FLN ?). Si Lakdhar est quant à lui, avec certitude, exécuté par le FLN pendant l’été 1960. Si Mohammed sera enfin, pour sa part, abattu par l’armée française dans une embuscade, le 8 août 1961, à Blida (afin de venger les deux premiers !). Tous les acteurs algériens de cette rencontre nocturne élyséenne ont ainsi prématurément « disparu ». Il est à noter que le Général Challe fera de cette affaire son système de défense à son procès (mais sans que ses avocats n’insistent trop sur les détails), ce qui lui vaudra peut-être d’avoir sauvé sa tête (d’après Pierre Montagnon – l’affaire Si Salah) ? Pour Constantin Melnik (« Mille jours à Matignon » – page 203) : « Il était suicidaire (…) de faire coïncider ces contacts secrets avec les combattants des djebels avec l’offre publique et solennelle de négocier, lancée aux dirigeants extérieurs de la rébellion par le Général De Gaulle dans son allocution du 14 juin 1960. » Et Constantin Melnik ajoute : « Inflluencé par un (Bernard) Tricot désireux de jouer le rôle d’un homme d’action – on l’appellera désormais au SDECE le « Tricot stérile » -, ce n’est pas seulement son impact sur les responsables de la willaya que le Général a surestimé. » Le journaliste Yves Courrière, qui semble avoir eu des sources bien renseignées au sein de l’armée, ajoute que le B.E.L. (Bureau des Etudes et des Liaisons coiffant les 2ème et 5ème bureaux en Algérie) avait élaboré un plan en vue de sauver Si Salah (au moment de son arrestation) et de se débarrasser de Si Mohammed en tendant un piège à ce dernier (« Les feux du désespoir – Fayard – 1971 - page 107) : « Si Mohammed avait rencontré le général De Gaulle, il fallait donc pour l’éliminer que celui-ci donne son feu vert. Jaquin (qui était le colonel commandant le B.E.L.) sauta dans un avion… et attendit quinze jours la réponse. Cette attente allait confirmer dans l’esprit de certains militaires le double jeu du Président de la République. Pour eux cette fois c’était clair, il ne voulait pas que l’affaire Si Salah aboutisse ! Lorsque le patron du B.E.L. obtint enfin l’autorisation du Général il était trop tard. Si Mohammed ne vint pas au rendez-vous ». Sans doute que le revirement de position de Si Mohammed était devenu trop notoire (plus deux semaines plus tard après l’élaboration du plan de sauvetage de Si Salah) et que ce dernier s’est méfié d’un éventuel piège que pouvait lui tendre l’armée française. Michel Debré affirme, quant à lui (« Gouverner » T3 – pages 252 et 253) : « On a répandu l’idée que le Général, en lançant le 14 juin son appel solennel aux dirigeants du FLN, avait arrêté la tentative que des chefs isolés mais courageux avaient voulu mener à bien. Cette critique est venue surtout d’hommes qui étaient hostiles à cette rencontre et qui ensuite ont voulu user de son échec pour critiquer le comportement du Général (…) Mais il ajoute : « Quoique je fusse partisan d’un report du discours car j’estimais prématuré ce nouvel appel, la date du 14 juin n’est pas en cause. En fait, les dirigeants extérieurs mis au courant de cette tentative par une indiscrétion qui ne vint ni de Matignon ni de l’Elysée, ont réagi en faisant assassiner Si Salah et Si Lakdhar. » Michel Debré défend ainsi l’idée que le choix de la date de l’appel au GPRA n’est pas en cause (trois jours et demi après la rencontre nocturne avec Si Salah et ses lieutenants). Cependant, il indique qu’il était néanmoins partisan d’un « report » car cet appel était selon lui « prématuré. Mais « prématuré », pour quoi faire, par rapport à quoi ? Et si cela était indifférent, pourquoi un report pouvait-il être nécessaire ? Pour le Général Challe, Pierre Montagnon et l’ensemble des officiers putschistes, De Gaulle a volontairement sabordé cette reddition : ce qui explique leur révolte. A croire que le Général De Gaulle ne voulait (pas ou) plus d’une solution française pour l’Algérie ? Il est vrai qu’il paraît étonnant que le Général De Gaulle, qui s’est toujours comporté en habile stratège et en fin négociateur, se soit laissé aller à autant de naïveté, influencé maladroitement (d’après Constantin Melnik) par son conseiller élyséen Bernard Tricot. Et ce, alors même qu’il a agi à l’encontre de l’avis de son Premier Ministre (du propre aveu de ce dernier, qui reconnaît avoir été partisan d’un report de l’appel au GPRA, sans dire, cependant, pourquoi). Alors, on peut s’interroger : comment l’ancien Chef de la France libre, qui a su s’imposer et résister face à l’hostilité du Président Roosevelt, amadouer la méfiance du Premier Ministre Churchill, tirer parti de la disparition de l’Amiral Darlan, écarter le Général Giraud (que voulaient lui imposer les alliés), unifier la résistance intérieure derrière son nom avant la disparition de Jean Moulin et enfin imposer une nouvelle constitution en pleine crise algérienne, pourrait-il tout d’un coup se comporter comme un simple néophyte en matière de négociation ? Cette hypothèse paraît difficile à croire ! C’est pourquoi, George-Marc Bénamou (dans « un mensonge français » - 2003 – page 188) en conclut : « (…) plutôt que de profiter de cette formidable opportunité de diviser pour mieux négocier, et ainsi de réduire les prétentions hégémoniques du FLN de l’extérieur – le GPRA et l’ALN dirigée par Boumediene -, il va la saisir pour mieux l’étouffer. Il veut livrer l’Algérie en bloc. Ne plus traîner. Se débarrasser au plus vite du fardeau algérien ».

4° : QU’EST-CE QUI A PU MOTIVER SUR LE FOND UN TEL REVIREMENT DE POLITIQUE ALORS QUE LA PAIX DES BRAVES ETAIT A PORTEE DE MAIN ? On peut légitimement s’interroger sur cette question. On doit pour ce faire imaginer diverses pistes de réflexion sur lesquelles les historiens se sont sans doute insuffisamment interrogés.

Je n’ai pas l’ambition de révéler ici une vérité que nous serions les seuls à concevoir.

Cependant, il nous est permis de nous interroger collectivement sur le sens et la portée des mots qui auraient été prononcés par DE GAULLE et qui nous ont été rapportés, en particulier, par ses plus proches collaborateurs ou encore d’autres témoins.

- Dans « C’était De Gaulle », tome 1 (Fayard – 1994 - page 52), Alain Peyrefitte (ancien conseiller puis ministre du Général De Gaulle) rapporte les propos du Général suivants (notés en date du 5 mars 1959) : « Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! Les musulmans, vous êtes allé les voir ? Vous les avez regardés, avec leurs turbans et leurs djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas des français ! Ceux qui prônent l’intégration ont une cervelle de colibri … Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisions l’intégration, si tous les arabes et les berbères d’Algérie étaient considérés comme français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! ». Ces propos gaulliens portaient sur la solution (demandée alors par certains) visant à intégrer pleinement l’Algérie à la France (solution qui a été rejetée en 1959 au profit d’une solution de type fédéral (discours de septembre 1959 sur l’indépendance association dans le cadre d’un système fédéral à faire ratifier par voie d’autodétermination). Mais, à bien y réfléchir, la réponse aurait pu être exactement la même s’agissant de l’adoption d’une solution de type fédéral ou d’indépendance association dans le cadre de la République française : comment aurait-on pu, dans ce cas, empêcher les citoyens de la république d’Algérie fédérée à la France de s’installer sur le territoire de la France métropolitaine ?

- Encore une fois dans « C’était De Gaulle », tome 1 (Fayard – 1994 - page 56), Alain Peyrefitte rapporte les propos du Général suivants (notés en date du 20 octobre 1959, toujours s’agissant de l’intégration de l’Algérie à la France) : « Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire ? Il ya aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Elysée ? ».

- Toujours dans « C’était De Gaulle » tome I (page196), Alain Peyrefitte rapporte les échanges qui ont eu lieu au Conseil des ministres du 25 juillet 1962 : « Pierre Messmer, Ministre des armées, demande : « Des harkis et des fonctionnaires musulmans, les moghaznis, se disent menacés, d’où des demandes qui viennent à la fois des autorités civiles et militaires. Il faut prendre une position de principe. ». De Gaulle répond : « On ne peut pas accepter de replier tous les musulmans qui viendraient à déclarer qu’ils ne s’entendront pas avec leur gouvernement ! Le terme de rapatriés ne s’applique évidemment pas aux musulmans : ils ne retournent pas dans la terre de leurs pères. Dans leur cas, il ne saurait s’agir que de réfugiés ! Mais on ne peut les recevoir en France comme tels que s’ils couraient un danger ! ». Pompidou ajoute : « Quand ce sont des musulmans isolés, ça va, on peut à la rigueur refuser de les embarquer (sic). Mais quand c’est un douar entier que l’on voit arriver pour prendre le bateau, c’est plus difficile. Deux camps militaires ont été installés pour eux en métropole ; ils sont submergés. Ces gens ne veulent pas travailler… ». De Gaulle répond : « Il faut les mettre en demeure de travailler ou de repartir ». Dans son commentaire, Alain Peyrefitte ajoute qu’il observe que « plusieurs collègues baissent la tête ».

- Benjamin Stora (professeur d’histoire à l’INALCO « Langues O » ) rapporte également (dans « De Gaulle et la guerre d’Algérie » – Pluriel – 2010, page 70, reprenant un extrait des mémoires d’Alain de Sérigny – « Echos d’Alger » – Tome 2 – l’Abandon, Presse de la Cité – 1974, page 331) que le Général De Gaulle aurait confié avec cynisme à Alain de Sérigny (ancien patron de l’Echo d’Alger) le 22 décembre 1958 (peu de temps après son élection) : « Vous le savez, les arabes sont les arabes ; Ce ne sont pas des gens comme nous. L’avenir de l’Algérie, au mieux de l’Houphouët-Boigny, au pire du Sékou Touré ».

- Michèle Cointet (professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université de Tours) rapporte dans son ouvrage « De Gaulle et l’Algérie française » (Perrin -2012, page 58, reprenant Jean-Raymond Tournoux in « La tragédie du Général » - Plon – Paris-Match- 1967, pages 307-308) que le Général De Gaulle aurait confié au Général Koenig : « Evidemment, lorsque la monarchie ou l’Empire réunissait à la France, l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, le Roussillon, la Savoie, le pays de Gex ou le Comté de Nice, on restait entre blancs, entre européens, entre chrétiens… Si vous allez dans un douar, vous rencontrerez tout juste un ancien sergent de tirailleurs, parlant mal le français. »

De toute évidence, la réponse gaullienne est claire : les musulmans ne sont pas des français à part entière et ne peuvent pas l’être. Le terme de « rapatriés » ne doit pas s’appliquer à eux. L’Algérie ne peut donc être la France !

Pourtant il a dit publiquement le contraire de manière répétée, comme cela a été rappelé précédemment et ce, jusqu’en 1960.

Il faut sans doute chercher encore plus loin… cela touchait vraisemblablement à la vision même qu’avait DE GAULLE de la France et du peuple français : Dans une directive au Garde des Sceaux, signée Charles De Gaulle (président du GPRF), en date du 12 juin 1945 (citée par Benjamin Stora dans « De Gaulle et l’Algérie » – Pluriel – 2010, page 70 mais aussi par la revue « Plein droit, n°29-30, novembre 1995), le chef du gouvernement provisoire de la République française fixait l’orientation suivante : « Sur le plan ethnique, il convient de limiter l’afflux de Méditerranéens et des Orientaux, qui ont depuis un demi-siècle profondément modifié les compositions de la population française. Sans aller jusqu’à utiliser, comme aux Etats-Unis, le système rigide des quotas, il est souhaitable que la priorité soit accordée aux naturalisations nordiques (sic) (Belges, Luxembourgeois, Suisses, Hollandais, Danois, Anglais, Allemands etc.) ». Dans « C’était De Gaulle », tome 1 (Fayard – 1994 - page 52), Alain Peyrefitte rapporte les propos du Général suivants (notés en date du 5 mars 1959) : « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns (sic). Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition, qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même et avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne ». On comprend mieux dès lors pourquoi l’Algérie ne pouvait être en aucun cas française… pas plus que les algériens ne pouvaient être des français.   5) DE GAULLE AURAIT-IL PU ETRE INFLUENCE OU FORMATE DANS SA JEUNESSE PAR L’IDEOLOGIE DE L’ACTION FRANCAISE DE CHARLES MAURRAS ?
- Feu l’héritier de la couronne de France, Henri comte de Paris (dans des entretiens avec Philippe Delorme « L’homme qui rêvait d’être Roi » – Buchet Chastel – 2006, pages 209 et 210) a fait, à propos du Général De Gaulle (rencontré une première fois en juillet 1954), les commentaires suivants : « Son royalisme, hérité de son père, le professeur Henri De Gaulle, n’était pas de pure forme. Le Général était profondément monarchiste, imprégné d’Action française. Il me l’exprimait par sa déférence, son respect : « Vous êtes la France, vous la représentez ». Je ne crois pas que son caractère le portait à être flatteur ! Quand De Gaulle prononçait ces phrases-là, je le sentais très sincère, très authentique. Véridique.(…) ».

Ces propos du Comte de Paris sont corroborés par les échanges qu’a eus Alain Peyrefitte avec le Général De Gaulle (rapportés dans « C’était De Gaulle », tome 1 - Fayard – 1994 - page 190), à propos de l’ancien héritier du trône de France : « De Gaulle : (…) je l’ai entouré d’égards parce qu’il récapitule dans sa personne les quarante rois qui ont fait la France ; et parce que la partie en valait la peine ; et aussi parce que la personne même du Prince mérite considération ». Alain Peyrefitte ajoute : « Il a dit « Prince », comme les royalistes. Dans ses propos familiers et dans ses messages au Comte de Paris, qui sont diffusés de temps à autre, le Général donne un sentiment d’allégeance tellement accusé, qu’on se demande qu’il ne le teinte pas d’un peu d’ironie. Ou alors, est-ce qu’au fond de lui, il est vraiment royaliste ? (…) ».

Il est à noter, au demeurant, que le terme « République » n’apparaît dans les discours du Général De Gaulle qu’à partir de l’année 1943 (période au cours de laquelle il est contesté par les alliés ainsi qu’une partie de la résistance et est en concurrence avec le Général Giraud). Ce n’est qu’en 1958 qu’il adoptera la formule « Vive la République, Vive la France ». L’affiche faisant état de son appel de juin 1940 (utilisée par la France Libre dès 1940) se terminait, au demeurant, par la formule simple « Vive la France ».

- Dans ses mémoires (« Alias Caracalla »), Daniel Cordier (ancien secrétaire de Jean Moulin dans la résistance mais aussi, jusqu’à son entrée au service de la France Libre, un militant très actif de l’Action Française) rapporte ses discussions avec ses camarades, à propos du Général De Gaulle, lors de leur ralliement à la France Libre : « D’après mon beau-père, il est des nôtres, Action française, maurrassien. »

- Henri Lerner (Professeur d’histoire à l’université de Paris-XII - Val-de-Marne) dans un article intitulé « Qui était le professeur Henri de Gaulle ? » (Espoir n°113, 1997, publié également sur le site internet de la Fondation Charles De Gaulle) précise ce qu’étaient l’engagement politique et la formation idéologique du professeur Henri De Gaulle (père du Général) : « (…) Un jeune homme formé dans la tradition catholique et monarchiste (…) (…) Seul professeur laïque ou à peu près au milieu de congréganistes (Jésuites de la rue Vaugirard) revenus discrètement après les décrets de 1880 qui les avaient privés du droit d’enseigner, il épousa leurs convictions et dut marquer sa désapprobation silencieuse à la République de Jules Ferry (…)

Or il est à noter que Charles MAURRAS dans son ouvrage politique de référence (« Mes idées politiques ») a développé sa vision de la monarchie intégrale mais aussi de la nation française. On peut notamment relever (page 126 – septième partie) : « Naître en France et de vieux sang français, alors même qu’on y procède du dernier des déshérités, c’est encore naître possesseur d’un capital immense et d’un privilège sacré. C’est porter avec soi, en soi, un titre d’héritage. (…) L’assise de la nation française n’est très puissante, le dépôt de nos traditions ne s’est accumulé dans la race et dans le pays que parce que la France existe autrement que Par Une trentaine et une quarantaine de millions de têtes vivantes. Quarante millions d’hommes vivants, soit, mais un milliard d’hommes morts. La vraie assise, la voilà. (…) Notre patrie n’est pas née d’un contrat entre ses enfants, elle n’est pas le fruit d’un pacte consenti entre leurs volontés :»

Une vision de la nation française que l’on peut opposer à celle du républicain Ernest RENAN qui fit date à la Sorbonne (conférence : Qu’est-ce qu’un Nation ? – en mars 1882) : « L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. (…) Une nation est un principe spirituel, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol. (…) Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. (…) Elle suppose un passé, elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. » C’est pourquoi, et ce sera ma conclusion, on peut légitimement considérer que le choix politique gaullien de décoloniser l’Algérie en dehors du cadre de la République française (plutôt que dans ce cadre), serait largement le produit des conceptions politiques qui ont présidé à la formation de la conviction profonde du premier président et fondateur de la Vème République : C’est-à-dire une vision plus maurassienne que républicaine de la nation française !

Et c’est cette même conception maurassienne qui dans un autre contexte inspira les lois de Vichy faisant des juifs des citoyens plus tout à fait comme les autres… Cependant, dans le cadre de la décolonisation de l’Algérie, voulue par le pouvoir gaullien en dehors du cadre de la République française, les Harkis et autres musulmans fidèles à la France (groupes d’auto-défense civils, moghaznis etc.) devaient-ils pour autant être abandonnés à leurs futurs bourreaux ? Cette interrogation est d’autant plus pesante qu’ils ont été sciemment désarmés dans le cadre des accords d’Evian alors que les directives gouvernementales du 12 mai 1962 (signées Pierre Messmer et Louis Joxe – respectivement ministre des armées et ministre de l’Algérie) enjoignaient les officiers français de ne pas procéder à leur rapatriement sous peine de sanction ? Le résultat prévisible de cet abandon volontaire est terrifiant : le nombre total de civils musulmans (anciens harkis et leurs familles), massacrés (le plus souvent dans des circonstances des plus horribles) après l’entrée en vigueur des accords d’Evian par les nouveaux vainqueurs, est aujourd’hui estimé environ à 50.000 à 70.000 selon le Général Faivre (dans les « combattants musulmans de la guerre d’Algérie » l’Harmattan - 1995) et à environ 150.000 pour d’autres anciens officiers supérieurs plus maximalistes (comme le Général Jacquin ancien chef du BEL, mais aussi pour le Général Porret auteur, en sa qualité de chef du Service Historique du Ministère de la défense, d’une note pour le cabinet du Ministre en date du 4 avril 1977).

Honneur au Roi Bourbon, De Gaulle aurait du s’en inspirer...

En citant enfin, en guise de conclusions, les propos du roi Bourbon Carlos IV d’Espagne prononcés au Conseil (le 16 décembre 1791) lors de la mise en oeuvre des accords de paix que les espagnols durent accepter en décembre 1791 (après une lourde défaite militaire et un tremblement de terre à Oran) emportant le transfert du territoire d’Oran (qui était espagnol depuis 1509) au Dey d’Alger et au Bey de Mascara (cités par Emile Serna dans « Oran, la radieuse » Editions du Losange – 2012, p. 322) : « Une ultime note du comte de Cumbre-Hermosa a sollicité ma royale attention sur le sort qui risque d’être réservé aux « Moros de Paz », ces Maures qui ont été nos alliés, qui se sont battus pour la plus

grande gloire de l’Espagne et qui nous sont restés fidèles en dépit des vicissitudes dont la Sainte Providence nous a accablés ces derniers temps. Malgré les promesses de pardon du bey de Mascara, par crainte de cruelles représailles, ils souhaitent nous suivre. Or vous savez que nos lois interdisent l’accès dans la Péninsule à quiconque ne partage pas notre foi en notre Seigneur Jésus-Christ. Nous les conduirons donc, dûment escortés et protégés, vers les enclaves africaines de Ceuta et de Melilla où flottent encore nos couleurs. C’est ma royale volonté que ceci soit exécuté. Aucun souverain, aucun homme d’Etat, aucun gouvernement digne de ce nom, ne saurait abandonner ses alliés ou amis indigènes sans encourir grand déshonneur. Je ne veux pas affronter cet opprobre devant l’Histoire qui nous jugera. J’ai dit ! »

Cela se passe de tout autre commentaire ; le roi Carlos IV a tout dit…